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Mina Rad, cinéaste de l’hybridité culturelle ; Mina Rad, ou comment l’art défie les frontières

Les mots de Youmna Charara : Youmna Charara est essayiste et programmatrice au sein du Centre culturel libanais en France. 

Contes persans. Jean Rouch en Iran, de Mina Rad, travaille à mettre au jour, patiemment, les fils invisibles qui relient les cultures en apparence étrangères l’une de l’autre, les disciplines au-delà de leurs différences, les générations malgré le passage des années et les séparations qu’entraîne l’exil. 

Grand voyageur français, Jean Rouch avait l’habitude de franchir les frontières nationales. Du fait de son travail sur le Mozambique, le Ghana, le Niger, il est traditionnellement associé à l’Afrique, mais Mina Rad contribue à étendre encore davantage la présence de Jean Rouch sur la carte du monde, et révèle les traces profondes que son œuvre a laissées en Asie, dans le cinéma iranien. Les liens d’amitié qui unissaient Jean Rouch et Farouk Gaffary, réalisateur, directeur du festival international de Shiraz, puis fondateur du festival des traditions populaires d’Ispahan, ont favorisé ce voyage du cinéma de Jean Rouch en Orient. Le réalisateur français donne des séminaires et des ateliers à l’université de Téhéran. Jean Rouch apporte un décentrement par rapport à la culture dans laquelle on a grandi ; ainsi par exemple lorsqu’il voit une cérémonie de Taeziyeh à Shiraz, il se souvient, de manière inattendue pour ses confrères iraniens, de cérémonies pratiquées à des milliers de kilomètres, notamment de la transe d’immigrés nigériens au Ghana qui étaient au centre de son film Les Maîtres fous. Dans Contes persans de Mina Rad, des « enfants » ou des « frères » iraniens de Jean Rouch se lèvent, comme Nasser Taghvai, Farhad Varham, Manoucher Moshiri, Mahmoud Nooranei. Mina Rad rend compte également de la fascination de l’artiste français pour l’architecture islamique dont témoigne le film  Ispahan : Lettre persane – La Mosquée du Chah à Ispahan, où Jean Rouch se laisse guider par Farouk Gaffary.

Contes persans. Jean Rouch en Iran, ou l’histoire d’une dissémination cinématographique

Cinéaste anthropologue, Jean Rouch défiait aussi, et surtout, les barrières artificielles édifiées par les scientifiques de son temps. Alors que l’ethnographie privilégiait les collections d’objets extraits de leur contexte, et la classification scientifique – avec la rigidité qui l’accompagne –,  Jean Rouch, pionnier du cinéma ethnographique, choisit de montrer l’immersion des objets dans leur société d’origine, il tente de marier la science et cet art mobile par excellence qu’est le cinéma. Mina Rad donne la pleine mesure de cette ambition en suivant la manière dont elle s’est propagée jusqu’en Iran. Les films Vent de djinn, de Nasser Taghvai,  ou Naxl de Farhad Varham attestent l’appropriation de ce genre hybride par des réalisateurs iraniens. 

Contes persans. Jean Rouch en Iran, ou les métamorphoses d’un style cinématographique

Jean Rouch est aussi le pionnier du cinéma direct – réputé, à tort, comme étant à la frontière du genre cinématographique, du fait de son prétendu renoncement à tout geste artistique et à toute mise en scène. Il pratique l’observation participante et baigne dans le groupe social qu’il filme, caméra à l’épaule. Mina Rad montre Manoucher Moshiri qui accompagne les révolutionnaires iraniens en s’inspirant dans Ma jeunesse est perdue dans l’avenue de la Révolution de la démarche de Jean Rouch, et Mahmoud Nooranei, réalisateur de L’opérateur de téléphone sans fil , qui transpose dans sa représentation de la guerre Irak-Iran la pratique du cinéma direct.

On aurait pu croire que la présence de Jean Rouch en Iran était limitée aux contacts qu’il avait entretenus avec des amis et disciples de ce pays. Mina Rad suit, au-delà de ce mode de transmission immédiat, les cheminements imprévus par lesquels se perpétue malgré tout l’héritage « rouchien ». Tel réalisateur iranien a enseigné Jean Rouch dans une université aux Etats-Unis, tel autre raconte qu’il a appris le cinéma auprès d’un aîné qui lui-même avait été initié par Jean Rouch.

Le travail de Contes persans est étayé par des recherches dans les archives de la Bibliothèque nationale de France (où une boîte « Jean Rouch en Iran » a dévoilé ses richesses), des entretiens avec des professionnels du cinéma des deux pays, et le visionnage d’œuvres filmiques, dont sont produits quelques extraits. 

Contes persans. Jean Rouch en Iran, ou les migrations d’un style cinématographique

Mina Rad innove de la manière la plus spectaculaire et la plus puissante dans la séquence réflexive qui clôt le film : on y assiste à un débat, qui suit la projection de Contes persans. Jean Roucb en Iran, entre les réalisateurs iraniens interviewés dans le film, et elle. Fait remarquable, elle apparaît elle-même dans le film, dans une position assez inconfortable où elle fait face aux commentaires des sujets filmés sur son œuvre. Dans cette relation horizontale qu’elle instaure avec les personnages de son film, il y a peut-être un souvenir de ce « respect de l’autre » qui distinguait Jean Rouch, et dont il est souvent question dans Contes persans, toutefois on perçoit là de la part de la réalisatrice une acceptation du risque et un engagement personnel dans le travail cinématographique qui va bien au-delà de l’imitation.

Dans cette relation horizontale qu’elle instaure avec les personnages de son film, il y a peut-être un souvenir de ce « respect de l’autre » qui distinguait Jean Rouch, et dont il est souvent question dans Contes persans, toutefois on perçoit là de la part de la réalisatrice une acceptation véritablement exemplaire du risque et un engagement personnel dans le travail cinématographique qui va bien au-delà de l’imitation. L’appel à discuter du film indique aussi la pleine conscience du fait que tout documentaire, même le plus innocent en apparence, construit un récit, qu’il procède de choix personnels, et que d’autres montages auraient été possibles. La position des personnes interviewées devenues spectatrices dans une salle de projection puis y engageant un dialogue avec la réalisatrice, encourage le public des Contes persans à imiter cette manière active d’aborder l’oeuvre, à en déconstruire certains aspects et à participer à sa recréation.

Les mots de Steve Mohammadi, Metteur en scène